De "l'intelligence animale" : des pistes de réfléxion

En tentant de comprendre la spécificité du vivant, nous avons découvert l'analyse aristotélicienne de la Nature, qui fait de chaque être, de la carotte à l'homme, une matière animée. La différence entre le règne végétal, le règne animal et l'homme reposant sur la nature de l'âme : et nous avons montré, que, pour le Stagirite, seul l'homme se voit offrir par la nature une âme intellective, qui permet la pensée. Nous ne saisissons pas uniquement les choses dans leur singularité, nous sommes capables d'abstraction et d'induction. Nous ne nous limitons pas à la matière, mais pouvons saisir ce qu'Aristote nomme des formes intelligibles.

Toutefois la question s'est posée de l'intelligence animale. Et la question est d'autant plus la bienvenue qu'il ne se passe pas une semaine sans que l'on ne lise un article sur les "concepts" du dauphin ou le "langage" développé par des singes.

Loin de moi l'idée de statuer définitivement sur l'intelligence animale. Toutefois j'attire votre attention sur les points suivants, qui semblent faire consensus :

- Il est le plus souvent question de "comportements intelligents" : certains animaux parviennent bien à résoudre des problèmes simples. Ainsi W. Köhler a mis en évidence en 1927 dans une expérience qu'un chimpanzé, mis en situation de grande difficulté pour attraper une banane au plafond de sa cage, a empilé des caisses pour pouvoir l'attraper. Cette situation était inédite pour l'animal, il était rapide d'en conclure qu'il était donc capable, en apprenant de ses d'erreurs successives, d'adapter son schéma d'actions. Intelligent, le chimpanzé?

Puisque nous avons précédemment, dans le cours interrogé l'objectivité, et mis en évidence la nécessité de la reproductibilité de l'expérience pour pouvoir la considérer dans le cadre de l'élaboration d'une théorie, il est possible de mettre en question ces premiers éléments. Il faut souligner d'une part que sont concernés des animaux qui sont au contact d'êtres humains (le plus souvent dans une relation privilégiée) dès leur plus jeune âge, et mis dans ses situations qu'ils ne rencontreraient peut être pas à l'état naturel : est-ce bien l'animal qui est "intelligent" ou l'animal "près de l'homme", mis dans des conditions de développement spécifiques?

Qu'un animal puisse résoudre un problème ne signifie pas pour autant qu'il puisse résoudre ce problème de manière purement abstraite, sans recours à la matière qui l'occupe.

- Il peut être question d'animaux qui "parlent" ou qui "échangent des informations" : mais le critère n'est certainement pas de savoir s'ils parviennent à communiquer, mais ce qu'ils communiquent et selon quelles modalités. Qu'ils communiquent, soit : Descartes le reconnaissait déjà, mais, écrivait-il dans sa lettre au marquis de Newcastle du 23 novembre 1646, il ne s'agit que de "passions", autrement dit de ce qui s'enracine dans le corps. La véritable question n'est pas "parlent-ils?" mais "sont-ils capables de parler à propos?", d'adapter leur discours, comme le font les êtres humains? Autrement dit, leur expression est-elle le véritable témoin d'une pensée, et ainsi témoigne-t-elle de la visée d'une signification en utilisant des signes, ou ne s'agit-il que d'une expression mécanique?

Les bêtes sont capables de plus de perfection que nous, admet Descartes : ainsi les nids des hirondelles semblent de parfaites constructions. Mais il faut aussi reconnaître que nul écart, nulle inventivité ne s'exprime jamais. Les animaux sont prisonniers de l'instinct, qui certes peut se modeler par les processus de dressage pour certaines espèces, mais ne reposent pas sur une pensée libre, consciente d'elle-même. A ce titre, souvenez vous que je vous avais précisé que pour Aristote, déjà, l'animal peut faire preuve d'une certaine ruse, et semble bien adapter son comportement : mais il s'agit d'une adaptation qui a pour source la mémoire, et non la pensée abstraite.

J'ajoute ces réflexions de E. de Fontenay, philosophe qui a consacré une grande partie de son œuvre à la question animale, extraites de Les animaux aussi ont des droits (Points, 2015 - que je mets à la disposition des curieux) :

Même si Frans de Waal a montré que les chimpanzés étaient effectivement capables d'une certaine intersubjectivité, qu'ils se représentaient donc ce que se représente l'autre et pouvaient en tenir compte, on ne peut pas nier que l'empathie humaine est sans commune mesure avec l'empathie animale, même si elle en dérive. Par ailleurs, j'ajouterais que ce qui me paraît le mieux souligner la différence de l'homme avec l'animal, et qui caractérise le langage humain, c'est la notion de performativité. Sur la structure profonde de la double articulation du langage humain s'est greffée une capacité faisant défaut aux primates non humains (...) par exemple : "quand un président de séance déclare "la séance est ouverte". Une parole qui est un acte entre alors dans l'ordre des choses et trouve le pouvoir d'agir sur le réel, de le transformer par le fait même qu'elle est proférée. (...) On peut dire que tout ce qui manque aux animaux, c'est tout ce qui a trait à la croyance, à la persuasion, à l'adhésion, à la rhétorique donc.

(...)

Sans remettre en question la continuité entre l'homme et l'animal, je dis donc que ce pouvoir qu'ont les humains de se "déclarer" en tant que membres d'une communauté, d'une cité, se confond avec l'affirmation d'un "genre humain". Une phrase du poète et écrivain juif autrichien Erich Fried (1921-1988) résume bien cette singularité humaine : "Un chien qui meurt, et qui sait qu'il meurt comme un chien, et qui peut dire qu'il sait qu'il meurt comme un chien est un homme". C'est le "comme" qui est décisif dans cette phrase, à savoir le pouvoir de décoller de l'ici et maintenant, d'effectuer un déplacement, de s'exprimer par une métaphore. Le langage articulé a développé l'infini du monde symbolique.

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