Souvenir de Marc Richir

Le philosophe Marc Richir est décédé il y a quelques jours. Il est encore un peu tôt pour vous faire découvrir son œuvre, mais je suis heureuse de partager avec vous cet extrait de l'interview qu'il avait accordée à Philosophie Magazine en 2010. Loin de moi l'idée de tenir une rubrique nécrologique... Il s'agit plutôt de faire écho à l'interview vidéo de D. Le Breton postée il y a quelques temps : derrière les noms que vous lisez dans vos livres, il y a des parcours singuliers, des recherches de sens incarnées. Comment devient-on anthropologue? Philosophe? Voici la réponse du phénoménologue (les TS2 connaissent ce terme : la phénoménologie est la branche de la philosophie qui médite sur les phénomènes tels qu'ils sont appréhendés par la conscience).

L'interview complète est accessible ici : http://www.philomag.com/les-idees/entretiens/marc-richir-le-nulle-part-me-hante-2543

Quelle serait, selon vous, la meilleure métaphore pour l’exercice philosophique ?

L’escalade. Quand je m’attaque à un problème, je suis à l’affût d’un point d’entrée comme si j’étais au pied d’une paroi et que je cherchais l’endroit où planter mon premier crampon, pour en faire l’ascension. Une fois franchi un palier, je dois m’assurer avant de partir à l’assaut du suivant. Et ainsi de suite, jusqu’au sommet. J’ai d’ailleurs, comme un alpiniste, beaucoup de mal à m’arrêter ou à me reposer. Quand je fais autre chose, j’ai souvent le sentiment qu’il ne se passe rien, que le temps est vide.

Comment s’est nouée votre vocation philosophique ?

C’est un roman qui a tout déterminé. Adolescent, je lisais déjà de la philosophie. Mais, à 17 ans, j’ai découvert Crime et châtiment de Dostoïevski et ç’a été un choc, l’évidence s’est imposée : ma vocation était d’ordre philosophique. Pourquoi cette œuvre en particulier? Je ne sais pas. Et je ne cherche pas à me l’expliquer. C’est le mystère de l’origine… Néanmoins, au moment de m’inscrire à l’université, j’ai choisi la physique et travaillé à l’Institut d’astrophysique de Liège. Je pensais naïvement que les mathématiques, principal instrument de la physique moderne, constituaient le fond de la réalité. Or, un peu plus tard, j’ai lu les deux préfaces à la Critique de la raison pure de Kant. « Nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes », soutient le philosophe. Ma croyance dans les mathématiques s’effondrait. Elles ne nous donnent pas accès à une réalité objective et transcendante, comme certains le croient encore. La « réalité » est aussi soutenue par ce que Kant appelle les conditions de possibilité de la connaissance, qui précèdent l’expérience que nous faisons des choses. C’est ce champ, plus fondamental que les mathématiques, que la physique et même que l’expérience réelle, que je me suis mis alors à explorer. À 22 ans, j’ai interrompu la recherche en physique et je me suis inscrit en philosophie à l’Université libre de Bruxelles. Trois ans plus tard, je suis entré au FNRS, l’équivalent du CNRS en France. J’y suis resté toute ma vie comme chercheur et comme enseignant.

Avec les TS2, nous allons bientôt éclairer la référence à Kant. Pour tous, je trouve la métaphore de l'escalade éclairante...

Tag(s) : #Cabinet de curiosités

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