Histoire : un dialogue de géants

Pour ceux d'entre vous qui ont un intérêt pour l'Histoire, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture du petit Dialogue sur l'Histoire entre Jacques Le Goff, grande figure de l'Histoire médiévale, et Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique. L'occasion de comprendre comment s'écrit l'Histoire, comment les interrogations se font chair dans une existence. Comme beaucoup des ouvrages évoqués sur ce blog, je le tiens à votre disposition.

J'en reprends ici un extrait, alors que je corrige les copies de TS2 qui portaient sur la problématisation du sujet "L'expérience peut-elle démontrer quelque chose?" et que nous abordons, avec les TSTL et les TSINEE, la confusion entre art et technique.

Dans la Grèce antique, le travail des artisans est certes dévalorisé. La culture grecque valorise les activités intellectuelles orientées vers ce qui est fixe et immuable, comme l'astronomie ou les mathématiques, avec l'idée que ce qui se passe ici-bas dans notre monde terrestre, ne peut être l'objet d'un savoir véritable. Pourquoi? Parce-que, comme le disait Koyré, il s'agit du monde de l'à-peu-près. Il ne peut pas y avoir de physique, de mensuration. Celui qui a un four dans lequel il fait cuire un pot ne sait pas quelle température il fait là-dedans, mais il sait quel bois mettre. Il s'agit d'une certaine expérience, emperia, qui n'est pas l'expérience physique mathématisée mais bien plutôt le flair. Les hellénistes avaient négligé cette idée avant que Detienne et moi ne nous en occupions un peu plus. Il existe dans la vie humaine des domaines, comme la politique, la flotte, la guerre et tout le monde technique, qui relèvent d'autre chose que ce que les Grecs appellent épistémè, la science véritable, irréfutable, la nécessité logique. Ce monde est fluant, mouvant, il faut avoir le "pif", il faut deviner. La métis désigne cette forme d'intelligence (...). Devant un monde fluant, sans règles, où nous ne pouvons pas appliquer le compas et la mesure, il faut se faire plus fluide, plus ambigu, plus souple que ce à quoi nous sommes affrontés (...).

Les élèves de TS2 seront inspirés de se découvrir Grecs (malgré eux?) au regard des réflexions concernant l'expérience dite naïve que je découvre dans les copies ; les élèves de TSTL et de TSINEE peuvent s'interroger sur la différence entre la pratique du forgeron et celle du sculpteur. Tous deux naviguent dans "l'à-peu-près", mais n'est-ce pas le propre de l'artiste que de créer de nouvelles façons de s'orienter dans cet "à peu près"? Nous en reparlerons la semaine prochaine.

Tag(s) : #Cabinet de curiosités

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