Interprétation d'un rêve

Nous avons vu en cours que si le rêve constitue la "voie royale" vers l'inconscient, il ne suffit pas de prendre en compte le contenu manifeste du rêve, mais de découvrir son contenu latent. C'est le travail de l'analyste, qui doit inviter le patient à procéder par libres associations à partir du récit de son rêve. En voici un exemple, que je n'ai pas cité, et qui met pleinement en lumière le caractère herméneutique de la psychanalyse. Il est extrait de L'Interprétation des rêves. Les plus téméraires peuvent poursuivre la lecture : http://classiques.uqac.ca/collection_methodologie/freud_sigmund/freud_expression_du_moi/freud_expression_du_moi_texte.htm

Contenu du rêve : Elle se rappelle qu'elle a deux hannetons dans une boîte; elle veut les mettre en liberté, parce que sinon ils vont étouffer. Elle ouvre la boîte, les hannetons sont tout épuisés; l'un d'eux s'envole par la fenêtre ouverte, l'autre est écrasé par le battant de la fenêtre, au moment où elle la ferme, comme quelqu'un le demandait (manifestations de dégoût).

Analyse. — Son mari est en voyage ; sa fille, âgée de 14 ans, dort avec elle. La petite lui a fait remarquer, le soir, qu'une mite était tombée dans son verre d'eau; elle n'a pas songé à l'en tirer, et, le matin, elle a eu pitié de la pauvre bête. Le livre qu'elle a lu, avant de s'endormir, racontait l'histoire d'enfants qui jetaient un chat dans l'eau bouillante et décrivait les soubresauts de l'animal. Ce sont les deux occasions du rêve, elles sont indifférentes en elles-mêmes. Elle continue à penser à la cruauté à l'égard des bêtes. Il y a quelques années, comme elles passaient l'été à la campagne, sa fille avait été très méchante pour les animaux. Elle voulait collectionner des papillons et elle lui avait demandé de l'arsenic pour les tuer. Un jour, un papillon de nuit, qui avait une aiguille dans le corps, vola longtemps encore autour de la pièce ; une autre fois, plusieurs chenilles, qu'elle avait conservées pour voir leur métamorphose, moururent de faim. Plus jeune encore, cette petite fille avait l'habitude d'arracher les ailes des scarabées et des papillons ; tout cela lui ferait horreur aujourd'hui, elle est devenue très bonne.

Ce contraste la préoccupe. Il lui en rappelle un autre, le contraste entre l'apparence et les sentiments, tel qu'il est décrit dans Adam Bédé de G. Eliot. Il y a là une jeune fille, belle, mais frivole et sotte, une autre, laide, mais dont les sentiments sont nobles. Il y a un aristocrate qui séduit la petite sotte; un travailleur dont les sentiments et la conduite sont élevés. On ne peut pas deviner ces choses d'après l'apparence. Qui devinerait qu'elle est tourmentée par des désirs charnels ?

L'année où la petite fille faisait sa collection de papillons, tout le pays était ravagé par les hannetons. Les enfants les poursuivaient, les écrasaient cruellement. Elle vit même un homme qui leur arrachait les ailes et les mangeait ensuite. Elle est née en mai, elle s'est mariée en mai. Trois jours après son mariage, elle a écrit à ses parents combien elle était heureuse, elle ne l'était pas du tout en réalité.

Le soir qui a précédé le rêve, elle avait fouillé dans de vieilles lettres, elle en avait lu quelques-unes aux siens, les unes sérieuses, les autres comiques; parmi celles-ci, une lettre très ridicule d'un professeur de piano qui lui avait fait la cour quand elle était jeune fille, une autre d'un adorateur de famille aristocratique.

Elle se reproche d'avoir laissé entre les mains de sa fille un mauvais livre de Maupassant. L'arsenic demandé par sa fille lui rappelle les pilules d'arsenic qui, dans le Nabab, doivent rendre au duc de Mora la vigueur de sa jeunesse.

Rendre la liberté lui rappelle le passage de La Flûte enchantée :

Je ne puis te contraindre à m'aimer,

Mais je ne te rendrai pas la liberté.

Les hannetons la font penser aux paroles de Kathchen de Heilbronn (de Kleist) :

« Tu es amoureux fou de moi. » (mot à mot : comme un scarabée).

puis à Tannhàuser :

« Puisque toi, animé d'un plaisir mauvais... »

Elle vit dans l'angoisse à cause de l'absence de son mari. La crainte qu'il ne lui arrive malheur en voyage s'exprime en d'innombrables fantasmes diurnes. Ses pensées inconscientes pendant l'analyse déploraient sa « sénilité ». On saisira parfaitement la pensée que ce rêve recouvre, si je raconte que, plusieurs jours avant, comme elle se livrait à ses occupations, elle fut effrayée de penser brusquement à son mari avec cet impératif : « Pends-toi ! » Quelques heures avant, elle avait lu quelque part que lors de la pendaison il se produisait une érection puissante. C'est le désir d'une semblable érection qui, refoulé, se traduisait sous cette forme effrayante. « Pends-toi » signifiait : il faut à tout prix que tu aies une érection.

Les pilules d'arsenic du Dr Jenkins dans le Nabab appartiennent au même ordre d'idées ; la malade savait aussi que l'on prépare le plus puissant des aphrodisiaques, la cantharide, en écrasant des scarabées (appelés : mouches espagnoles). Voilà le sens de la partie principale du rêve.

Ouvrir et fermer la fenêtre rappelle une différence essentielle entre elle et son mari. Elle dort la fenêtre ouverte, il dort la fenêtre fermée. Épuisement est le symptôme morbide dont elle s'est plainte le plus tous ces jours.

Tag(s) : #TS2

Partager cet article

Repost 0