Barthes - extraits du Journal de Deuil

J'en parlais ce matin aux TS2.

Nous avons commencé notre cours en nous interrogeant de la façon suivante : certes, la pensée est bien la condition de possibilité du bonheur - il faut bien que je puisse me représenter cet état pour, éventuellement, le rechercher... - mais n'est-ce pas également celle-ci qui introduit pour ainsi dire, le ver dans le fruit, dès lors que nous saisissons la faiblesse de notre condition?

Car enfin - et nous suivions Pascal - nous sommes soumis à la maladie, à la contingence, à la souffrance, et, inévitablement, nous mourrons. Voici des certitudes que peut dégager la pensée.

Mais... C'est une chose de dresser ainsi le terrible constat - et n'avons-nous pas, dans cette mesure, échappé quelques minutes au divertissement? - c'en est une autre que de ressentir le frisson de l'angoisse.

"On meurt" : la mort paraît lointaine. Dans la quotidienneté, la mort est anonyme, elle ne m'atteint pas nécessairement dans l'intimité de ma conscience. C'est ce que Jankélévitch nomme "la mort à la troisième personne", lorsqu'elle apparaît de manière abstraite. Nous avons même peut-être l'illusion de pouvoir y échapper : c'est cet autre, anonyme, qui a été touché.

Elle se rapproche, et ébranle l'être de façon plus intime, dans la mort à la seconde personne, celle du proche. Par delà le chagrin, Jankélévitch analyse que la mort de l'ami, du parent, de l'aimé, me renvoie bien plus immédiatement à ma propre condition. "La mort d'un être cher est presque la nôtre".

C'est à cette phrase que je songeais ce matin en vous annonçant vous proposer quelques extraits du Journal de Deuil de Roland Barthes, quelques notes prises dans les deux années qui ont suivi le décès de sa mère.

27 octobre

- "Jamais plus, jamais plus!"

- "Et pourtant, contradiction : ce "jamais plus" n'est pas éternel puisque vous mourrez vous-même un jour.

"Jamais plus" est un mot d'immortel.

30 octobre

... que cette mort ne me détruise pas complètement, veut dire que décidément je peux vivre éperdument, à la folie, et que donc la peur de ma propre mort est toujours là, n'a pas été déplacée d'un pouce.

30 octobre

Beaucoup d'êtres m'aiment encore, mais désormais ma mort n'en tuerait aucun

- et c'est là ce qui est nouveau.

(Mais Michel?)

6 novembre

J'ai (hier) compris bien des choses : inimportance de ce qui m'agitait (installation, confort de l'appartement, bavardages et même parfois rires avec les amis, projets, etc.).

Mon deuil est celui de la relation aimante et non celui d'une organisation de vie. Il me vient par les mots (d'amour) surgis de ma tête...

15 novembre

Il y a un temps où la mort est un évènement, une ad-venture, à ce titre, mobilise, intéresse, tend, active, tétanise. Et puis un jour, ce n'est plus un évènement, c'est une autre durée, tassée, insignifiante, non narrée, morne, sans recours : vrai deuil insusceptible d'autre dialectique narrative.

28 novembre

Froid, nuit, hiver. Je suis au chaud et cependant seul. Et je comprends qu'il faudra que je m'habitue à être naturellement dans cette solitude, y agir, y travailler, accompagné, collé par "la présence de l'absence".

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